Compte-rendu : Raphael – Bernard Lavilliers : spectateurs = 3000 / ambiance = 0
Mercredi 26 octobre, au Cube de Troyes, 19h30, je récupère ma place gracieusement offerte par l’Est Eclair pour le double plateau musical de la soirée (Raphaël et Bernard Lavilliers) puisque cette année, Muzicity.fr n’a pas été retenu pour couvrir les concerts du festival. Peur d’une plume trop incisive à leur égard ? Il s’avère pourtant que le site a toujours été dans le sens du soutient concernant les précédentes éditions et comme le souligne Philippe Beury dans un mail adressé à la relation presse des NDC «je ne pense pas que le festival ait besoin de nouveaux opposants dans la situation actuelle ». Bref, passons les détails…
RAPHAEL
Moi qui appréhendais un public de minettes énamourées à la venue de Raphael, je découvre avec stupéfaction en rentrant dans la salle que le public est pratiquement exclusivement composé de quinquagénaires jusqu’aux personnes approchant l’âge de la décomposition. Ça sent l’eau de Cologne et les vieux couloirs d’hôpitaux à plein nez, d’ailleurs il n’y a que des chaises, aucune place debout de réservée pour un public plus jeune et déchainé. C’est à se demander si l’arrivée en seconde partie de Bernard Lavilliers n’a pas fait fuir les ados ou si ce n’est le prix des qui les ont poussé à abandonner l’excursion au spectacle.
A 20h20, les lumières s’éteignent pour laisser place au premier show. Non s’en rappeler la mise en scène en solitaire d’un certain Jean Louis Aubert, invité d’honneur de cette 24ème édition des Nuits de Champagne, sur sa précédente tournée intitulée « un tour sur moi-même », Raphael est seul au centre de la scène, lunettes noires et blouson jean, accompagné d’une guitare acoustique et de son pédalier à loops afin d’enregistrer les boucles musicales qui lui permettront de remplacer tout un orchestre. L’artiste, en toute intimité, armé de sa simple guitare à la main impose son univers dramatique de spleen et d’idéal baudelairien dès le premier morceau d’introduction à l’aide d’un chant plaintif et d’un écho saisissant rappelant les tribus indiennes d’antan. Raphaël poursuit en disant « Je suis extrêmement ému et heureux d’être là parmi-vous ce soir même si je dis ça à chaque concert mais ce soir c’est d’autant plus vrai que c’est ma dernière date de concert avant pas mal de temps ».
Après cette mise en oreille gérée de main de maître, il continue en enchainant les morceaux de son dernier opus avec une voix qui semble sombre et déchirée sous un décor épuré qui prend vie sous la projection de vidéos en arrière plan. Et puis arrive tout de même quelques anciens morceaux avec un premier moment « attendu » où l’artiste feinte avec une intro qui trompe même les fans les plus fervents (si tant est qu’il y en ait dans la salle ce soir là). Il faut quelques minutes de flottement pour que les cris et les applaudissements dans les gradins des quelques jeunes filles montent dès que les petites oreilles ont reconnu « Ne Partons Pas Fâchés ». C’est super bien amené et vraiment retravaillé de belle manière pour ne pas nous resservir un son entendu et réentendu 100 fois. Il est tout sourire, le visage ouvert, nous joue quelques notes à l’harmonica. Il en sera de même pour « Caravane », qu’il annonce comme une chanson mystérieuse. L’intro est un petit bijou de dextérité à la guitare et il propose à ceux qui la connaissent de chanter, sans mettre la pression aux autres. Il est amusant et parvient à démonter ses chansons pour nous en donner une autre facette. C’est là que j’attends toujours de voir si un artiste va savoir me surprendre ou non. Dans l’interprétation de ses titres phares. Et là, franchement, oui, Raphaël sait me surprendre et même me charmer. Les moments de douceur comme « les petits bateaux » amènent un côté intimiste à cette salle, qui d’un coup reprend taille humaine. Les textes sont touchants et semblent parler à chacun de nous. Il alterne les rythmes, prend des attitudes très rock, campé bien droit, guitare au poing. Tout est géré avec brio, avec un univers fait de contrastes et de belles recherches musicales. On ne s’ennuie pas un seul instant face à un artiste aussi complet, capable de passer d’un morceau aux sonorités quasi expérimentales, à la simplicité d’une guitare sèche ou à l’émotion qu’il nous donne seul au piano.
Il occupe totalement l’espace, juste par sa présence. Son charisme est indéniable et pourtant, un public qui gâche tout, des mains fébriles qui ont peur d’applaudir, un auditoire mou, absent, raide, endormi… Même sur le tube radio « Caravane », il y zéro ambiance, je plains Raphaël d’avoir un public pareil, surtout pour le dernier show d’une longue tournée, c’est loin d’être la cerise sur le gâteau.
L’artiste enchaine tout de même, toujours aussi naturel, avec un « je vais vous interpréter un morceau d’un très bon ami qui dont la devise était Marchez sur l’eau les mecs et évitez les péages » et reprend ainsi le célèbre « Osez Joséphine » d’Alain Bashung, seul morceau où les plus vieux ont l’air d’enfin réagir en reprenant le refrain du bout des lèvres… pour continuer avec une seconde reprise de « Modern Love » de David Bowie. Raphaël fini par quitter la scène pour revenir sous un rappel frileux du public avec « le vent de l’hiver » et conclure sa prestation scénique acoustique sur « dans 150 ans ». Au final, on a pu découvrir la métamorphose d’un artiste depuis l’album caravane qui a su changé de registre pour un univers beaucoup plus noir et mélancolique et toujours aussi bourré de talent et vraiment très loin de l’image gnangnan du chanteur pour midinette.
BERNARD LAVILLIERS
S’en suivra après une vingtaine de minutes d’entracte durant lesquelles les techniciens en profiteront pour changer de plateau l’arrivée de la seconde partie de la soirée : Bernard Lavilliers. Musique tropicale aux parfums d’ailleurs, cha cha, rythmes cubains, salsa, reggae, rock sont les continents visités. Des chansons bien tournées sur fond de bleu azur, de voyages, d’amour, de galère, de prison. Il nous explique que les emmerdes forgent l’expérience. On passe d’influences à d’autres comme dans un périple marins, s’arrêtant à un port seulement le temps d’une escale. Car la mer n’attend pas…
Lavilliers, adepte des Nuits de Champagne nous embarque ainsi dans son univers durant toute la seconde partie de la soirée avec son coté viril, baroudeur, insoumis et rebelle. Il est épaulé par des musiciens qui savent jouer d’au moins 3 instruments, ce qui nous permet de profiter d’une palette très large de sonorités. L’artiste nous parle plusieurs fois de son père (de Palerme) en commençant par dire « mon père me disait ne dis pas de mal des riches, tu ne sais pas ce qui pourrait t’arriver plus tard » afin d’enchainer sur un morceau racontant l’histoire d’un billet de banques, qui est aussi une malicieuse tournure pour donner du fond à son message revendicatif. Je le préfère nettement sur les titres calmes que sur ceux plus rock. Les styles jazzy / bossa Nova ou même reggae sont ceux de prédilection pour l’artiste et son orchestre. C’est pour moi ses influences là d’où il tire son inspiration des voyages.
L’artiste se livre aussi et nous montre un autre homme avec une sensibilité attachante. Il parle aussi avec nostalgie et cynisme d’une époque et de conditions de travail. C’est surement ça qu’il a fuit. Sur « de n’importes quel pays, de n’importes quelle couleur », tout est résumé. Cet artiste représente une génération, une révolte qui ne s’essouffle pas, et c’est sur « Causes perdues » qu’il nous fait un petit clin d’œil cynique sur la politique actuelle. C’est sans démagogie qu’il tacle les dirigeants, et leur appétit insatiable en nous offrant quelques propos assez souriants sur le maire de la ville en disant « François (Baroin) me disait il y a peu de temps qu’il ne travaillerait jamais pour Sarkozy, vous voyez bien que les politiciens ont le don pour mentir » en enchainant sur « vous le saluerez sur moi, d’habitude il vient toujours m’accueillir quand je fais un concert ici mais il a l’air très occupé surtout depuis qu’il ne travaille plus sur Troyes ».
Bernard Lavilliers donne le ton jusqu’au bout entouré de sa troupe de musiciens, reprenant même son répertoire des années 70 avec le célèbre duo « idée noires » où la partie chant de Nicoletta est reprise en chœur par le public. Après un premier rappel, l’artiste remonte sur scène sans ses musiciens avec sa guitare acoustique pour être rejoint par une chorale surprise du festival sur le tube « On the road again ». Il est applaudit par un public conquis et quitte la scène. Le public se presse alors pour quitter le Cube en s’emparent des sorties de secours. Quelques minutes plus tard, Lavilliers remonte sur scène pour interpréter une dernière chanson en compagnie de ses acolytes mais la salle est à moitié vide, les derniers membres du public en profitent pour se mettre debout et rejoindre le devant de la scène, le dernier acte accompli, le chanteur à la boucle d’oreille de Corto Maltese quitte définitivement la scène d’un au revoir de la main. Au final, un set de deux bonnes heures qui aura ravi les fans ne fera pas mentir sa réputation d’artiste généreux malgré la froideur légendaire du public troyen.



